L'Expression

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EL-HASNAOUI

Chapeau bas l’artiste...!

La génération de l’indépendance ne connaît pas cheikh El-Hasnaoui pour la simple raison qu’elle ne l’a jamais vu.

En revanche, elle connaît au moins en partie quelques-unes de ses chansons. Mais par comparaison la précédente génération le connaissait fort bien pour l´avoir expérimenté jusqu´à sa mort hier, à l´île de la Réunion. Cette fois, pour de bon et à un âge très avancé. Comme nombre de nos chanteuses et chanteurs pendant la colonisation, El-Hasnaoui n´a pas manqué, lui aussi, de fustiger l´exil pour conjurer l´irrépressible attraction qu´il exerçait sur nos compatriotes: artistes ou simples ouvriers d´usine. Aussi comme tous les ressortissants algériens vivant sur des terres improductives comme celles de Kabylie, la plupart étaient conviés à compléter les effectifs d´un main-d´oeuvre disponible et à bon marché. L´exil ne lâchera pas El-Hasnaoui et comme lui, une théorie d´artistes à la recherche d´un travail outre-mer étaient prêts à sauter le pas.

Déracinement

Mais avant de se livrer pieds et poings liés au rêve si souvent évoqué lors des retours en «vacances» des ouvriers travaillant dans les régions industrielles de France, les conteurs improvisés, réunis le soir pour raconter leur séjour là-bas, s´évertuaient volontiers, à entretenir le mythe de l´Eldorado pour inciter leur entourage à embrasser, lui aussi, le chemin de l´aventure. Né en 1910 à Tadart Tamukrant près de Tizi Ouzou, El-Hasnaoui pour ainsi dire ne connaît pas l´école Jules-Ferry. Aventure improbable que la sienne il atterrit au gré des humeurs dans différentes écoles coraniques, un peu comme Si M´hend ou M´hand avec cette différence que ce dernier ne traversera pas la mer pour aller chercher «son quignon de pain» près des corons du Nord ou dans le Bassin aquitain, même s´il devait mourir de faim. Ses expériences scolaires ayant connu leurs limites sans pour autant tendre à ouvrir la voie à un quelconque cursus au bout duquel on était assuré de manger à sa faim, El-Hasnaoui abandonne son village à son sort en 1937. Premier déracinement. Pour se rendre à Tizi Ouzou où, semble-t-il, il était possible pour un artiste en herbe de planter son décor.
Mais attention gare à l´erreur, car, très souvent, pour toute prestation envisagée, les amateurs parvenaient tout juste à chanter, mais sans exiger d´admiration en contrepartie. Très rares, en effet, sont ceux qui ont pu l´espace d´une soirée, prendre le chemin de l´ascension. Cela étant, Tizi Ouzou, à ce moment-là, n´exerçait pas d´attirance particulière ni sur la clientèle des estaminets ni sur les artistes. Car, partout ailleurs en Algérie à cette époque-là, les cafés et les restaurants étaient chantants. Partout les cafés maures étaient courus même ceux installés dans les plus petits patelins. Car, là se produisaient en fonction des goûts et des couleurs de la clientèle locale, des sortes de ménestrels adaptés à la mentalité locale, des chansonniers ou se prétendant comme tels, des chanteurs inconnus, mais qui étaient si sympathiques qu´ils prenaient plaisir à puiser sans vergogne dans les répertoires des autres. Et enfin, des meddahine chantant du raï avant l´heure et dont l´un des groupes les plus célèbres dans l´Algérois était dirigé par Abdelkader Bouras assisté d´un flûtiste de grande renommée appelé Boualem de Ménerville (Thénia aujourd´hui).
Jusque-là tout est correct et ne participe d´aucune vision délétère des choses. Mais ce n´était pas tous les jours fête. En effet, dans certains établissements dont les patrons-cafetiers bénéficiaient d´une licence délivrée par les mairies aux anciens combattants rescapés de la Première Guerre mondiale, le menu des soirées pouvait, à l´occasion ou à la faveur de la bonne humeur du patron, subir quelques adaptations à la demande de la clientèle notamment, en période de moissons. Comment? En introduisant dans le programme une revue de danseuses prélevées dans les maisons de tolérance pour l´occasion et pour faire plaisir à certains invités. Mais ce type de prestations n´est jamais sans risque, car, la boisson et la rareté de la gent féminine dans la société algérienne de l´époque aidant, apportaient souvent du blé à moudre à la rixe qui souvent ne manquait pas de dégénérer.
Mais El-Hasnaoui qui quitte son douar d´origine en 1937 pour Tizi Ouzou, ne prendra pas le risque de se mêler à ce type d´exhibitions. Chantant en amateur et seulement en kabyle pour l´instant, il ramera lontemps avant de tenir le bout du fil d´Ariane qui lui permettra d´entrer, à la fin de la Seconde Guerre, au studio d´enregistrement de la rue Berthezène (actuellement rue du Dr Saâdane). Un studio prestigieux s´il en fut, où il fera connaissance avec M´hamed El-Anka mais aussi avec Ali Riahi, chanteur tunisien émérite et pas seulement lui. Sur le plan artistique à l´évidence Alger ne ressemblait nullement à Tizi Ouzou.
Il y avait ce fameux studio de la rue Berthezène mais aussi des fabricants de disques, de véritables réseaux de distribution pour véhiculer l´art et la culture.
Mais il y avait aussi les fêtes et l´occasion des joutes prestigieuses qu´elles offraient aux grands chanteurs comme Nador, certes sur le déclin à cheikha Titma elle aussi en fin de parcours, Mériem Fekaî, El-Hadj Mrizek, El-Hadj M´hamed El-Anka et bientôt la jeune et roucoulante Fadhila Dziria et j´en passe, qui, lors de chaque fête (mariage ou circoncision), se prêtent au jeu des comparaisons pour distinguer leurs performances.

Le rêve avorté

La ville d´Alger était alors plurielle. On y respirait une symphonie d´airs et de chansons venus de toutes parts. Du classique et du moderne en même temps, mais pour ce qui concerne la musique et les modes plus ou moins reçus en l´état de l´héritage musical dit andalou, la concurrence était rude. La raison? Car les juifs dont les ancêtres avaient été, en partie, refoulés d´Espagne vers l´Afrique du Nord à partir de 1492, eux aussi étaient en concurrence concernant cet héritage. Et ce n´était pas rien dans La mesure où des chanteurs comme Lily Bouniche était une encyclopédie à lui seul dans ce domaine. Hasnaoui était, certes, ravi de se retrouver à Alger, mais que d´efforts lui restaient à faire pour monter au firmament.
Aidé pour poursuivre sa voie par M´hamed El-Anka, originaire de Grande Kabylie comme lui, mais aussi un peu par Nador, c´est en réalité dans le milieu des hadj Mrizek et Khelifa Belkacem qu´il parviendra à planter son décor. Notamment lorsque, comprenant enfin que pour s´adresser aux invités dans des fêtes algéroises il fallait chanter en arabe algérien. Avant de quitter Alger où il avait commencé effectivement à gazouiller dans l´autonomie, les gens l´avaient remarqué notamment grâce à sa voix. Une voix chaude et grave, constante qui pouvait aussi produire de savoureuses mélodies en arabe algérien comme en kabyle.
Pendant cette période il aura, en effet, beaucoup appris du milieu artistique algérois. En 1947, certains mémorialistes lui ont façonné un portrait d´un être sensible, ce qui n´est pas pour démentir ceux, avant eux, qui nous ont rappelé son enfance en le dépeignant en gamin sensible dont l´entourage ne savait pas interpréter les impulsions. Toujours en 1947, on le crédite d´une idylle avec une femme dont la beauté eut époustouflé le plus insensible des narrateurs, le plus froid. Vrai ou faux, nous n´avons pas le droit d´infirmer une aventure poétique de cette dimension même si son auteur ne l´a perçue qu´à travers le firmament de son vaga imaginaire. Il reste cependant que cette aventure a contraint El-Hasnaoui à souffrir souverainement. D´où la décision de s´éloigner le plus loin possible du lieu qui lui avait offert ce rêve avorté.
La France l´accueille. En fait nous aurions dû dire l´émigration algérienne l´accueille certes en fanfare, mais la chaleur humaine était là. Partout! Dans les cafés et les restaurants, sans compter les caves des marchands de sommeil où il fut contraint de dormir pour éviter de rencontrer sur son chemin les brigades de police nord-africaines qui servaient à la France de véritables meutes à pourchasser les travailleurs originaires du nord de l´Afrique. Sans avoir jamais atteint l´ahurissant palmarès de chansons de Farid El-Atrach, El-Hasnaoui dont le répertoire ne dépasse pas les 45 chansons, n´en a pas moins gravé sa marque dans l´inconscient collectif des Algériens. Le chanteur à la voix chaude qu´il fut durant sa jeunesse a pratiquement touché à tous les registres. Y compris aux chansons moralisantes comme B´nat Sohba...
Comme tout artiste né dans un système colonial féroce et discriminatoire, cheikh El-Hasnaoui n´a pas pu éviter les fourches caudines du dénuement, de la faim et de l´école, laquelle rejetait systématiquement les indigènes qui avaient le malheur d´atteindre le cours de fins d´études. Mais l´école de la vie lui a tellement apporté...

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