UN EXPERT ARCHITECTE A L’EXPRESSION
«Les dépassements se font au sommet de l’Etat»
Abdelhamid Boudaoud, président du Collège national des experts architectes, dresse un sévère réquisitoire sur la politique urbanistique de notre pays.
L´Expression: 3000 morts à Chlef, 800 à Bab El Oued, plus de 2 000 à Boumèrdes, l´Algérie reflète l´image d´un pays qui refuse d´apprendre les leçons de ses catastrophes naturelles...
Il ne faut pas hésiter à l´avouer. L´Algérie ressemble à ce mauvais élève qui ne se rend compte de ses erreurs qu´une fois mis devant le fait accompli. Nous n´avons rien appris depuis Chlef. C´est désolant de le constater, mais c´est la réalité. En juin 2000 nous avons présenté un projet aux grandes instances de l´Etat, à l´époque, on ne nous a pas écouté. En 2003, une politique pour la prévention des risques naturels et humains a été élaborée par d´éminents experts nationaux et étrangers. Les autorités ne se sont même pas donné la peine de l´étudier. Entre temps, des milliers de vies humaines ont été gâchées.
Un autre exemple illustratif: l´étude de microzonation faite à Chlef après le tremblement de 1980, devait toucher tout le nord du pays, considéré comme une zone sismique. Rien de cela n´a été fait. Nous n´avons pas d´études de microzonation, que ce soit pour les inondations ou pour les séismes.
On dit, ici et là, que les nouvelles constructions posent de sérieux problèmes, même si les autorités ont tendance à minimiser les dégâts en responsabilisant les particuliers en premier lieu...Les pouvoirs publics ont peur de lancer un débat national sur le sujet, tout simplement parce que l´Etat est le premier à transgresser les lois de la République. Les dépassements se font au sommet. Comment voulez-vous maintenant que le simple citoyen respecte les règles. Une autre question qui se pose avec acuité: quelle démarche devrons-nous adopter par rapport aux constructions «illicites»? Doit-on tout démolir ou tout conforter? Il est grand temps de se pencher sérieusement sur ce dossier afin d´éviter l´hécatombe.
Le bilan des pertes humaines et matérielles aurait pu être largement inférieur à celui occasionné par les catastrophes qu´a connues le pays...On a comme l´impression que personne ne fait convenablement son travail dans ce pays. Les responsabilités se perdent entre la mauvaise gouvernance et l´inculture des citoyens. Il n´y a aucun doute que la responsabilité est collective. Les collectivités locales, les citoyens, les direction d´urbanisme, le gouvernement, les techniciens, le chef de l´Etat. Tout le monde est responsable.
Comment expliquer le fait que le code, de l´urbanisme n´est pas respecté? Quelle justification peut-on trouver aux présidents d´APC qui ignorent ce qui se fait d´illégal dans leur localité ? Est- ce logique qu´on ne retrouve pas de laboratoire dans un chantier, dont le coût est estimé à plusieurs milliards. La question étant de savoir pourquoi nous en sommes là? Nous avons voulu innover après le séisme du 21 mai. Le ministre de l´Habitat a saisi la justice contre X. Je ne veux pas sombrer dans un discours polémiste, mais il me semble que cette saisine n´aboutira à aucun résultat. La tutelle a agi avec beaucoup de retard. Je doute d´ailleurs de la sincérité de cette saisine. La logique aurait voulu qu´on détermine les responsables à juger. En Algérie, on les ignore, tout bonnement, parce que nous n´avons pas une banque de données crédibles sur tous les acteurs qui interviennent dans le processus de construction. Nous avons 48 Eplf sur le territoire national, 53 Opgi et 48 agences foncières. Si ces organismes mobilisaient les données sur les entreprises et les bureaux d´études, les choses seraient plus claires.
Après chaque catastrophe, l´on relance le débat autour du rôle de l´organisme de contrôle technique, le CTC. Selon vous quel rôle devra jouer cette partie et quelle fut sa part de responsabilité dans cette situation?Le CTC a été de tout temps considéré comme cet enfant prodigue qu´on essaie de protéger. Les lois l´explicitent d´ailleurs si bien. Il faut savoir que le contrôle technique est rendu obligatoire par l´ article 175 de l´ordonnance 96/ 07 du 25 /11995. Le maître de l´ouvrage est tenu de souscrire à ces contrôles.
Le CTC après l´étude du projet délivre le visa après l´approbation des plans. Jusqu´ici tout se fait dans les règles, mais ce que nous considérons comme paradoxal, c´est le fait que les textes, notamment le code civil, dans son article 504, responsabilise les bureaux d´études et le maître de l´ouvrage en cas de catastrophe, aucun mot sur le CTC, qui, faut-il le préciser, assiste à la réception provisoire des sites. C´est, à mon sens, illogique pour ne pas dire injuste.