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BAGDAD, 11 ANS APRES LA GUERRE (3E PARTIE ET FIN)

Que Saddam et Ali maudissent l’Amérique !

La traîtrise faite à Ali, il y a 14 siècles, semble avoir été commise quelques heures seulement avant notre passage.

Mercredi 20 mars. Visite cordiale aux spin-doctors du ministère de l´Information. Oday Ettaî, le directeur de l´information, et le docteur Hamza Adel, chargé des médias étrangers, sont l´amabilité même. Thé rouge et discussions. «Nous avons refusé le visa à un certain nombre de journalistes occidentaux parce qu´ils pratiquaient trop la désinformation», informe Adel Hamza en appuyant avec un sourire d´ironie: «Récemment, un journaliste anglais de l´Indépendant, venu, selon ses propres dires, travailler sur les conséquences de l´embargo, a publié qu´il existait près de Bagdad des camps d´entraînement de terroristes.» Son département a enregistré 340 demandes d´accréditation en un mois alors que la présence de médias arabes demeure très faible. Le directeur de l´information, Oday Ettaî, qui collaborait au Figaro dans les années 70 et ex-directeur de l´agence d´information irakienne INA, dresse un tableau succinct des médias au pays de Saddam. Plusieurs quotidiens en langue arabe existent: Athawra, porte-parole du parti-Etat le Baâth; Al-Qadissiya, porte-parole de l´Armée; Al-Djomhouriya, porte-parole du gouvernement; un journal kurde; le Daily Iraq en anglais ainsi que Babel, le journal du fils de Saddam, Oday, qui possède notamment la chaîne de télévision Achabab Tv, canal destiné à la jeunesse. L´embargo sur le papier cause énormément de problèmes aux journaux. Un million d´exemplaires pour chaque quotidien avant 1991, les ambitions sont retombées à 25000. Et les titres sont obligés de se relayer. C´est ainsi que des journaux sortent trois fois par semaine par intermittence avec les autres titres. Parallèlement à la télévision d´Etat, Iraq Tv, on trouve la chaîne par satellite et Sport Tv, autre chaîne thématique. La parabole est interdite, «contrairement au Soudan» fait remarquer un ex-ministre soudanais en visite à Bagdad. Mais les autorités irakiennes ont décidé d´ouvrir d´ici à avril leur espace à 14 programmes captés par satellite avec «filtrage» des programmes «indécents». Ces programmes ne concernent pas les informations, mais plutôt le cinéma, le sport, les loisirs, la culture, etc. En quittant le bâtiment du ministère, Zoheir-Fouzi nous montre le bureau de CNN au rez-de-chaussée.

Pèlerinage aux sources
du schisme islamique

Destination, l´Université de Bagdad. Des canons de la DCA nous saluent du haut de l´énorme portique du palais du gouvernement et dans la salle de réception du recteur de l´université, on peut trouver la liste des permanences de la défense civile placardée près de l´urne des «chakawi», les plaintes destinées au comité du parti. Ils sont presque 10000 étudiants à fréquenter cette réplique améliorée de notre Bab Ezzouar national. Le soir, virée solitaire dans un magasin d´armes non loin de l´hôtel Palestine. On y trouve de tout: des fusils de chasse, des kalachnikovs («non destinés à la vente», lance le vendeur excédé), des pistolets de tous genres, etc. «On ne vend pas aux non-Irakiens», insiste le marchand d´armes, «sauf si vous avez une autorisation de l´Intérieur et des Affaires étrangères irakiens». D´ailleurs, poursuit-il, avec ces problèmes politiques en Algérie, ce n´est pas possible. C´est ainsi que nous n´aurons même pas droit aux prix en cours.
Jeudi 21 mars. Achoura, c´est pour samedi. Période intéressante pour faire le pèlerinage chiite vers El-Koufa, Najaf et Karbalaâ. En route. Sur le tableau de bord de notre minibus, Ihssen, le chauffeur, garde toujours un chapelet suspendu autour d´une icône sacrée. «C´est l´image de Saydina Ali», répond-il. «Ce n´est pas exactement son portrait, c´est la symbolique qui nous est importante.» Direction la ville d´El-Koufa, première «étape sacrée» ou âtaba mouqadassa, à 180km au sud de Bagdad. On est dépassé par un taxi harnachant sur le porte-bagages un cercueil. Les chiites du tout Bagdad emporte leurs défunts pour ce pèlerinage. Nous enjambons le second fleuve, l´Euphrate et la ruralité irakienne se dévoile d´un coup. Villages en bordure de route avec des fanions verts sur des maisons en toub (familles qui se proclament descendants de Ali Ibn Taleb, cousin de Mahomet) et noirs (en deuil pour la mort de Hussein Ibn Ali lors de la bataille de Karbalaâ). S´ensuivent des camps d´entraînement avec leur parcours du combattant, des postes de DCA, des palmeraies et des fabriques séculaires de briques de terre, des barrages de contrôle «saytarat», et des champs de riz «anbar», une spécificité irakienne exportée vers tout le Golfe arabe. El-Koufa, l´impression que pas grand-chose a changé depuis l´époque où elle était la capitale du dernier des quatre califes Ali Ibn Abi Taleb. Derniers préparatifs avant l´âchoura. La mosquée se présente comme une forteresse dont les coupoles dorées reflètent la lumière de l´après-midi. D´épais murs forment un immense hall où des pèlerins irakiens et iraniens (les Irakiens n´autorisent le pèlerinage qu´aux ressortissants iraniens ayant atteint un âge avancé) vont et viennent entre «maqamat al anbiya», les stations des prophètes. Des «stèles» érigées sur une petite plate-forme et l´imam nous indique: «C´est là que saydna Adam a prié, ici c´est saydna Ibrahim, c´est l´endroit où a prié le prophète Mohamed, et là c´est celui de sayadna Djebril.» Un bassin au milieu du hall à découvert est clôturé par un muret et du grillage: l´endroit où a embarqué l´arche de Noé selon l´imam. Une vieille femme tire lentement sur une cigarette blonde indifférente à notre étonnement. Des familles entières partagent le déjeuner à même le sol. Dans un compartiment en pleine rénovation, «maqam al-istichehad»: un autel à l´endroit où Ali, le cousin du prophète, a été assassiné par Abderrahmane Ibnou Mouldjim par un coup de sabre porté à la tête alors qu´il effectuait sa prière d´el fedjr en 661. Contraste violent entre la ferveur des pèlerins venus embrasser l´autel et verser une ikramiya et les charpentes suspendues au-dessus avec les ouvriers affairés. Même la maison de Ali est en pleine rénovation. Les intitulés des chantiers louent l´oeuvre du commandant suprême Saddam.

Dicaprio à Karbalaâ

Prochaine «étape sacrée» de ce pèlerinage, Najef, «marqad el imam Ali». On est frappé par la magnificence du splendide mausolée avec ses minarets et ses coupoles dorées. D´imposantes colonnes de marbre encadrent un portique sculpté au millimètre près. De vertigineuses arabesques agressent là où le regard se porte. Une cloche sonne. Des hommes portant un cercueil tournent frénétiquement autour du sarcophage de Ali voilé par un tissu vert brodé d´or et emprisonné derrière un vitrail verdoyant, le tout clôturé par des barreaux en argent massif sculpté. L´intérieur de la coupole est complètement recouvert de millions de parcelles de miroirs finement ornées, c´est à vous couper le souffle. Et puis il y a toute cette humanité qui vient pleurer ici accroché, aux barreaux d´argent. Peuple prédisposé à la mélancolie, avait écrit l´orientaliste Mohammad Assad. Et la traîtrise faite à Ali, il y a 14 siècles, semble avoir été commise il y a quelques heures seulement avant notre passage. Les marchands de chapelets à l´extérieur de la mosquée sont durs en négociations.
Karbala s´est mise au noir du deuil. Au-dessus d´un magasin anodin, le poster de Leonardo Dicaprio nargue le minaret doré. Dans l´enceinte sacrée, une femme porte un nourrisson paralysé. Une bannière noire flotte au sommet de la coupole recouverte de feuilles d´or avec l´inscription: «Ya Hussein.» Près de la sépulture sacrée, une porte sculptée dans le marbre blanc indique l´endroit où le fils d´Ali est tombé criblé de flèches. Source du schisme de l´Islam. Le califat s´est recentré autour de la dynastie omeyyade par le sang et l´intrigue. «Que Dieu damne à jamais les fils de Mouaâwiya Ibn Abi Soufiène (fondateur de la dynastie omeyyade, ndlr.)», répète sans cesse la cassette qu´a mise Ihssen dans l´autoradio du véhicule.
Au retour vers Bagdad, nous faisons un crochet par Babel, l´antique Babylone. L´impression d´évoluer dans une sorte de Saddamland: toute la cité antique a été tout simplement reconstruite, même le Palais méridional de 52 km². Froideur monolithique de cette réplique grandeur nature dont l´originale datait de 600 avant-J.-C. à l´époque du roi Nabuchodonosor II. Ce dernier avait prit Jérusalem et déporta ses habitants en 587 av. J.-C. Le guide du musée explique que la décision de Saddam de reconstruire la ville millénaire est un «défi» à un précepte de la Torah juive qui stipule que Babylone la pécheresse ne devra plus revoir le jour après que la colère du Dieu Jéhovah l´eut anéantie.

Le mouroir de Bagdad

Samedi 22 mars. Le médecin est jeune. Très jeune. Le docteur Mohamed Ali Khalaf Al-Bayati est spécialiste de médecine interne à l´hôpital universitaire de Bagdad. Beaucoup des admissions dans son département sont des leucémies. «Nous en recevons jusqu´à 20 malades par jour», indique-t-il. Depuis 1991, l´Irak compte plus d´un million de cas de leucémie, maladie maligne caractérisée par la prolifération dans la moelle osseuse et éventuellement dans les autres organes lymphoïdes de globules blancs ou de leurs pressureuses pour se répandre ensuite dans le sang. Le père du jeune Abbas, 15 ans, leucémique et souffrant d´hémorragie cérébrale, n´a pas réussi à trouver des médicaments même au marché noir. «La chimiothérapie n´est disponible que toutes les deux semaines», déplore le médecin. Les parents, poursuit-il, «ne viennent ici que pour voir se dérouler le drame». Le chiffre est terrible: «50% des admis à ce service meurent», lâche le docteur Mohamed. La plupart des malades sont issus du sud ou du nord du pays (Arbil, Souleymania, etc.). «Ce sont les conséquences des irradiations d´uranium traité utilisé lors des bombardements, tout y est contaminé de l´air à l´eau du fleuve», affirme notre guide Zoheir-Fouzi. La maison de Abbas, au Nord, est voisine d´une batterie de DCA fréquemment bombardée. Les cinq doses de chimiothérapie font donc terriblement défaut, et pour cause ces médicaments figurent sur la liste des produits interdits d´entrée en Irak par décision onusienne dans le cadre de l´embargo en vigueur. Et quand, par miracle, ces doses sont disponibles, elle coûtent deux millions de dinars irakiens, soit 1000 dollars US. Le manque est fragrant dans l´appareillage médical et les appareils de perfusions. Les analyses accusent toujours un retard: matériels de laboratoire désuets et produits insuffisants.
Plus criant encore, le cancer de la peau, soigné partout dans le monde, ne cesse de faire des ravages dans les hôpitaux irakiens, et pour ce vieillard, Rached, atteint, seuls les antidouleurs lui permettent de dormir pour tromper son mal. Et puis, il y a Fatma, jeune étudiante en mathématiques de 21 ans. «Elle ignore la nature et la gravité de sa maladie», avertit le médecin, «elle est leucémique». Le regard de Fatma est serein. Vide. Entend-elle déjà les mystérieux battements d´ailes d´Azraîn?
Dimanche 23 mars. Nous quittons Bagdad pour l´aéroport à l´aube. La ville dort encore. Quelques taxis somnolent dans les rues inanimées. De rares passants traînent le pas et peu de magasins ont levé leurs rideaux. Brise fraîche et trottoirs encore orphelins de foule. C´est partout le doux matin d´Orient. Le ciel s´étire jusqu´à l´horizon, là-bas à l´Est et des nuages s´efforcent de donner un panorama biblique. Les procédures à l´aéroport, à notre grand étonnement sont vite expédiées. Les types de l´ambassade algérienne ont veillé au grain. «Down America» nous suit partout sur les parois des couloirs d´embarcation. Du hublot du Boeing 727 d´Air Algérie, une dernière image: Un gigantesque palais type «mille et une nuits» entouré d´un lac artificiel.

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