Les subventions fatales
Balles en caoutchouc, balles réelles, bombes lacrymogènes, gendarmes, manifestants, Cadc, ârchs... le lexique de la crise en Kabylie est dramatiquement répétitif. Les acteurs de ce brasier ont fini par épuiser les mots qu´il faut pour définir l´indéfinissable, mais demeurent sur des positions subjectives.
Or, depuis quelques jours, la Kabylie bruisse d´autres mots. A peine des rumeurs et un nouveau mot commence à s´insérer doucement dans une détresse humaine et sociale que les manipulateurs de tout bord ont vite fait de rendre politique. Ce mot objectif est: argent.
Quelle est la part du fric dans les événements de la Kabylie? Depuis que de jeunes manifestants ont révélé à la justice que certains patrons d´entreprises locales et nationales finançaient les émeutiers, la part romantique du mouvement de contestation a été écornée.
Dans un autre tableau de la crise en Kabylie, une confrontation plus sourde apparaît. Elle oppose les tenants de deux visions de la région. D´abord, les tenants de l´ordre établi qui veulent, à travers le financement des émeutes, sauvegarder des privilèges économiques et financiers et contrôler la région. Organisés en clans, ces hommes d´affaires sont, pour la plupart, implantés en Kabylie et fonctionnent de telle manière à ce que l´Etat ne fourre pas son nez dans leurs affaires. La cible de choix est la Gendarmerie nationale qui, malgré tout le mal qu´on peut penser de cette institution, remplit également des missions d´ordre économique en enquêtant sur les fortunes locales, les détournements administratifs des biens publics, des malversations d´élus locaux ou de corruption en tout genre. Il est évident que les émeutiers, qui s´attaquent en premier aux hôtels des impôts qui sont devenus inopérationnels, n´ont fait que renforcer l´opacité dans la circulation de l´argent dans la région. Au bénéfice évident des fortunes mal acquises et insoumises au fisc.
Ensuite, les tenants d´une réforme des structures économiques et administratives dans la Kabylie comme partout ailleurs sur le territoire national. Cette réforme, menée par le Président Bouteflika, visait à assainir les circuits économiques dans la région en neutralisant la collusion entre les grosses fortunes et les administratifs et élus véreux. C´est également dans cette perspective qu´il faudrait dorénavant analyser les événements, non pas que les jeunes émeutiers n´aient pas fait preuve de spontanéité au départ, mais que la combustion permanente ne peut être que le produit d´une machine assez bien rodée. C´est dans cet ordre d´idées que déloger la Gendarmerie est un coup qui ne vise pas que l´aspect sécuritaire, mais qui vise, notamment, à donner de l´oxygène à une mafia économique qui veut avoir le terrain libre. Les parrains de cette machination s´appuient sur l´argent. Le fric, qui se déverse sur certaines figures emblématiques en Kabylie, en dit long sur les capacités financières puissantes de ces clans à maintenir la Kabylie sous tension. L´argent, qui circule également dans les rangs du mouvement, est tel que des organisations vivent, au vu et au su d´une population exsangue, avec des moyens demeurés et néanmoins suspects. Ne dit-on pas d´ailleurs que «ceux qui payent l´orchestre, commandent la musique».