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La traduction robotisée et l’éruption des langues maternelles

Le monde change à une cadence vertigineuse. Tout autour de nous – et en nous – se défait et se réorganise sous de nouvelles formes. Technologie et intelligence artificielle ne cessent de produire des prédictions que l’esprit humain peine à concevoir. Tout semble désormais possible. Le monde ancien prend sa retraite, emportant avec lui ses métiers, ses valeurs, ses modes de vie.
Dans ce bouleversement généralisé, des professions autrefois centrales dans les sphères du travail, de l’économie, de la culture ou de l’art disparaissent chaque jour. Elles cèdent la place à d’autres, nouvelles, taillées sur mesure pour l’humain de demain – tel que l’imagine l’intelligence artificielle.
Dans le champ du travail et de la production, nous assistons à une mutation rapide des valeurs fondatrices du monde professionnel. Des notions anciennes, comme celle d’exploitation – qu’elle soit féodale, capitaliste ou socialiste – sont appelées à se transformer. Elles ne disparaîtront pas, mais se redéfiniront au gré des nouveaux moyens de production qui supplantent peu à peu les outils agricoles et industriels traditionnels. Avec eux, émergent une nouvelle éthique du travail et de nouvelles formes de conflit social.
Le passé s’efface à une vitesse saisissante, avec l’ensemble des valeurs – sociales, économiques, culturelles – qui ont longtemps structuré notre quotidien. Il y a peu encore, nous vivions avec ce monde-là, en équilibre instable entre sérénité et confrontation. Aujourd’hui, il est en cours de démantèlement, recomposé sans cesse dans une logique nouvelle, sous l’influence de philosophies et de cultures aux repères inédits.
Lorsque changent les philosophies du travail et les outils de production, tout bascule. Prenons l’exemple des banques classiques : avec leurs guichets, leurs employés, elles ont presque disparu. L’interaction humaine laisse place à l’interface numérique. Retrait, virement, achat, crédit : tout devient opération virtuelle. Nous sommes entrés dans l’ère du règne des chiffres, des symboles et des codes. Le citoyen moderne ne connaît plus les billets ni les pièces de monnaie. Celui qui, il y a peu, pratiquait encore le troc, manipulait des pièces d’or ou d’argent, entre désormais dans un monde où l’argent se vit comme abstraction. Et avec cette nouvelle perception du monde, c’est tout un pan de l’éthique du travail – et de l’humain – qui s’en trouve modifié.
De nombreux métiers se sont éteints, d’autres sont nés. Dans le domaine médical, par exemple, la profession du médecin généraliste est en voie de disparition. Consultations classiques, analyses de routine, conseils médicaux : tout cela tend à se dématérialiser. L’individu d’aujourd’hui puise ses connaissances médicales sur Internet, effectue ses analyses chez lui, à l’aide de son smartphone. Le diagnostic devient une affaire privée, technologique, instantanée.
Comme les sciences et les services traditionnels, les domaines de l’éducation et de la culture ne sont pas épargnés. L’école, dans sa forme classique, vit ses derniers jours. Réunir des enfants dans un bâtiment pour leur enseigner pourrait bientôt sembler aussi étrange qu’un conte ancien ! L’enseignement à distance, voire l’implantation de micro-puces dans le cerveau ou le corps humain, bouleversera profondément le tissu social. Une nouvelle psychologie, individuelle et collective, naîtra de cette réalité virtuelle.
Aujourd’hui, dans les sphères culturelles et éducatives, nous assistons à l’enterrement de la traduction. Sa mort est devenue un fait établi. Le traducteur, l’interprète disparaissent à grande vitesse. Il suffit désormais , de confier un texte à ChatGPT, et celui-ci le traduit, en un clin d’œil, dans n’importe quelle langue. Mieux encore, un minuscule micro dans l’oreille permet de tenir une conversation directe dans sa propre langue, avec un interlocuteur parlant une autre, sans le moindre intermédiaire humain.
Par ce saut technologique, par cette percée de l’intelligence artificielle dans le champ de la traduction – alors même que nous ne sommes qu’à l’aube de cette ère nouvelle – l’humanité réalise des avancées culturelles majeures. C’est l’annonce de la fin des barrières linguistiques, qui furent, si souvent, sources de conflits ou de malentendus entre peuples, civilisations et religions. Grâce à ChatGPT, l’humain commence à se libérer, concrètement, de l’obsession de la langue comme obstacle cognitif, psychologique ou politique entre communautés éloignées.
Dans cette égalisation linguistique rendue possible par la traduction automatisée, chacun pourra se réapproprier sa langue maternelle. Il en sera fier. Il s’y ancrera davantage. L’idée de “grandes” ou de “petites” langues s’effacera. Les jugements de valeur qui ont longtemps dénigré certaines langues comme étant “inutiles à apprendre” disparaîtront. Désormais, chacun saura que ce qu’il écrit dans sa langue pourra être traduit et lu partout. Et que ce que produit le monde entier lui parviendra sans filtre.
Avec la généralisation de la traduction instantanée, tant scientifique que littéraire, nous pouvons anticiper le retour des langues dominées, longtemps écrasées par des régimes autoritaires ou par la suprématie politique, économique et médiatique des grandes langues. Leurs locuteurs, hier contraints à l’abandon, redécouvriront leur richesse. Les œuvres de leurs auteurs méconnus voyageront jusqu’aux confins du monde, libérant l’écriture humaine de sa standardisation et de ses enfermements raciaux ou esthétiques. De ces marges surgiront de nouvelles énergies, de nouvelles visions du monde, et de rêves.
Après une époque fondée sur les moyens de transport rudimentaires, puis une autre marquée par la communication virtuelle, toutes deux traversées par la culture du malentendu – en raison d’intermédiaires déformant les messages ou y injectant des poisons – nous entrons désormais dans une ère nouvelle. Celle d’une communication humaine directe, dans toutes les langues maternelles, rendue possible par l’intelligence artificielle, sans traducteur ni censeur pour brouiller l’échange. Sommes-nous délivrés du malentendu ?

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