L'Expression

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Tumultes des écrivains!

Lorsque nous contemplons l'Histoire du livre créatif et intellectuel dans le monde arabe et maghrébin et que nous nous arrêtons sur le sort réservé à certains textes majeurs, qui ont été [RTF bookmark start: _GoBack]traînés dans la boue, interdits ou censurés à cause du contrôle exercé aussi bien par les [RTF bookmark end: _GoBack]institutions officielles que par la foule, nous constatons que la censure est souvent initiée par des pseudo-intellectuels mus par la jalousie ou la crainte de la concurrence loyale. Ceux-ci mobilisent alors la populace, laquelle pense et lit à sa place. Ce comportement met en lumière la souffrance de la pensée créative et le calvaire de l'intellectuel dans le monde arabe et musulman en général.
Nous célébrons ces jours-ci le centenaire de la publication du livre Dans la poésie préislamique de Taha Hussein, paru en 1926. Cet anniversaire nous rappelle les vives polémiques qui ont accompagné la sortie de cet ouvrage fondamental dans l'histoire de l'audace intellectuelle arabe contemporaine. Il nous replonge dans une époque où le débat intellectuel et littéraire a basculé de la confrontation d'idées vers le terrain des accusations, des insultes et des appels à sanction contre l'auteur. Ce même sort a été réservé à d'autres oeuvres comme Notre femme dans la chariaâ et la société du Tunisien Tahar Haddad (1929), L'Islam et les fondements du pouvoir d'Ali Abdel Raziq (1925), ou encore Critique de la pensée religieuse de Sadiq Jalal al-Azm (1969). Cette répression, exercée contre les élites réformatrices par les courants salafistes qu'ils soient politiques, intellectuels ou religieux, illustre la nature profondément dogmatique de la pensée arabe: une pensée de reproduction et d'imitation, une pensée califale.
Ce phénomène ne s'est pas arrêté à la génération de Taha Hussein et aux figures de la deuxième renaissance littéraire et critique. Il perdure encore aujourd'hui, s'étendant bien au-delà des oeuvres philosophiques et intellectuelles pour englober les arts fondés sur l'imaginaire: roman, poésie, cinéma, musique, peinture, jusqu'au domaine vestimentaire.
Pour illustrer le calvaire de l'esprit créatif arabe, rappelons les persécutions subies par certaines oeuvres littéraires majeures, notamment Les Fils de la Médina de Naguib Mahfouz. Ce roman, explicitement mentionné par le comité Nobel dans son discours lors de la remise du prix à son auteur en 1988, a été écrit dans les années 1950 et publié en 1962 après une première diffusion en feuilleton dans Al-Ahram. Accusé d'hérésie, Mahfouz a fait l'objet d'appels au meurtre. En octobre 1989, Mahfouz a miraculeusement survécu à une tentative d'assassinat terroriste, dont l'auteur a justifié son acte en qualifiant l'écrivain de mécréant. Dans un passé plus récent, nous nous souvenons des manifestations qui ont éclaté à l'université d'Al-Azhar pour dénoncer le roman Banquet pour les algues marines de l'écrivain syrien Haïdar Haïdar, sous prétexte qu'il portait atteinte à la divinité. Ces censeurs autoproclamés se comportent comme s'ils étaient mandatés pour protéger Dieu sur terre, comme si le Tout-Puissant leur avait confié Sa garde à la manière d'un roi, d'un calife ou d'un dictateur. Parmi les romans ayant subi la censure et encore interdits dans certains pays arabes figure également Le Pain nu de Mohamed Choukri.
Tout comme la création littéraire n'a pas échappé au contrôle des censeurs, qu'ils soient institutionnels, populaces, ou les deux à la fois, la musique arabe n'a pas été épargnée par ces persécutions et interdictions. Pensons à ce qu'a enduré Abdel Halim Hafez face aux attaques des conservateurs salafistes lorsqu'il a interprété le poème Lastou adri (Je ne sais pas) d'Iliya Abou Madi, ou encore à la controverse suscitée par Marcel Khalifé lorsqu'il a chanté Ana Youssef ya abi (Je suis Joseph, ô mon père) de Mahmoud Darwich.
Il s'agit d'un comportement étrange qui, à travers l'Histoire des Arabes et des musulmans, s'est perpétué dans sa lutte contre la liberté de création. Ce complot commence souvent par une attaque d'un écrivain contre un autre, puis la censure s'étend au domaine religieux où elle alimente, attise la ferveur des foules, avant d'atteindre les sphères politiques et décisionnelles.
Cette censure absurde, exercée par un arsenal d'appareil idéologique composé principalement des médias, de l'éducation et de la religion institutionnelle, a engendré de nombreuses distorsions intellectuelles, politiques et religieuses dans nos sociétés arabes et maghrébines. Le citoyen arabe et maghrébin se trouve aujourd'hui dans un environnement socio-culturel dominé par la pensée religieuse salafiste rigide, qui a éliminé la spiritualité tolérante prônant la coexistence. Ce même citoyen subit également l'influence d'une pensée émotionnelle immature, nourrie par des lectures sensationnalistes comme celles des livres de ´´développement humain ou personnel», ou celle d'un nationalisme étriqué convaincu que le monde s'arrête aux frontières de sa langue et de son pays.
Dans les cercles culturels, médiatiques et universitaires européens, lorsqu'un livre récemment publié provoque une controverse, qu'elle soit positive ou négative, une dynamique socioculturelle immédiate se met en place: l'intérêt pour l'ouvrage augmente, la curiosité intellectuelle s'intensifie, la base des lecteurs s'élargit, et une nouvelle relation se tisse entre générations de lecteurs, d'écrivains, d'éditeurs et de libraires. Grâce à cette dynamique, l'autonomie du champ littéraire s'affirme et la liberté de l'imaginaire s'impose comme une force sociale, politique et éthique. Ce débat génère une croissance du marché du livre et confère à l'écrivain un pouvoir symbolique et moral.
En revanche, dans le monde arabe et maghrébin, un roman qui suscite une polémique est immédiatement diabolisé et combattu sur plusieurs fronts: idéologique, comme si le roman était un manifeste de propagande; politique, comme si l'auteur appartenait à un parti dont l'oeuvre détaillerait le programme; et religieux, comme si l'écrivain était un mufti délivrant des fatwas.
Dans nos pays, le débat autour d'un livre qui sort du lot se résume souvent à des bavardages stériles sur les réseaux sociaux ou sur la place publique, ponctués d'insultes, d'excommunications et d'accusations de trahison, sans même que le texte en question ne soit lu. On pourrait croire que tous ces polémistes ont lu l'ouvrage incriminé et en discutent en connaissance de cause. Mais lorsqu'on examine les chiffres de vente, on réalise que le lecteur arabe et maghrébin est encore un être oral: il ne lit pas, mais il parle; il ne lit pas, mais revendique son droit à la critique et à l'opinion, même si son discours repose sur du vide.
Cependant, en Occident, les universités analysent les nouvelles tendances littéraires avec un regard critique et sociologique, à l'exemple des débats actuels autour des phénomènes New Romance et Dark Romance, qui bousculent les conventions sociales, politiques et psychologiques de la littérature européenne. Pendant ce temps, les universités arabes et maghrébines tournent le dos à toutes les nouvelles expressions littéraires et interdisent aux étudiants de les explorer. 

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